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Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke

« Ironie – ne vous laissez pas dominer par elle, surtout pas dans les moments non créateurs. Pendant que vous créez, cherchez à vous en servir comme un moyen de plus d’appréhender la vie. Utilisée de manière pure, elle est alors pure aussi, et il ne faut pas en avoir honte ; si vous vous sentez trop proche d’elle, redoutez cette familiarité croissante, et tournez-vous alors vers de grands et sérieux sujets qui la font petite et désemparée. Recherchez la profondeur des choses : l’ironie ne descend jamais si loin ; et si vous voyagez aux confins de la grandeur, examinez en même temps si cette manière de vois ressortit à une nécessité de votre nature. Sous l’influence de sujets graves, ou bien cette manière de voir vous quittera (si elle est quelque chose de contingent), ou bien (si elle est vôtre de manière effectivement innée) l’ironie se renforcera jusqu’à devenir un véritable instrument, et elle prendra place dans la série des moyens dont vous ferez nécessairement usage en cultivant votre art. »

« La solitude qui enveloppe les œuvres d’art est infinie, et il n’est rien qui permette de moins les atteindre que la critique. Seul l’amour peut les appréhender, les saisir et faire preuve de justesse à leur endroit. »

55 : « Ne cherchez pas pour l’instant des réponses, qui ne sauraient vous être données car vous ne seriez pas en mesure de les vivre. Or il s’agit précisément de tout vivre. Vivez maintenant les questions. »

« Evitez de nourrir ce drame toujours ouvert entre parents et enfants : il gaspille tant de force chez les enfants et consume l’amour des parents qui agit et réchauffe même lorsqu’il ne comprend pas. »

73 : « Ce qui est nécessaire, c’est seulement ceci : la solitude, la grande solitude intérieure. Pénétrer en soi-même et ne voir personne durant des heures, voilà ce à quoi il faut être capable de parvenir. Etre seul comme on était seul, enfant, »

« Les gens ont l’habitude (grâce aux conventions) de chercher à tout des solutions faciles en choisissant, dans la facilité, ce qui coûte le moins de peine ; or il est clair que nous devons nous en tenir à ce qui est difficile. […] il est bon d’être seul, car la solitude est difficile ; et le fait que quelque chose soit difficile doit nous être une raison supplémentaire de le faire. Aimer est aussi une bonne chose, car l’amour est difficile. »

91 : « Et chacun s’aliène les grands espaces et les virtualités, échange l’approche et la fuite des choses silencieuses et riches d’intuitions pour un stérile désarroi d’où plus rien ne procédera, rien, sinon un peu de dégoût, de déception, d’indigence, ainsi que le refuge cherché dans l’une des multiples conventions qui ont été installées en grand nombre, tels des abris publics, le long de ces voies très dangereuses. Aucun domaine de l’expérience humaines n’est tant pourvu de conventions : on y trouve des gilets de sauvetage de toute sortes, des canots et des bouées ; la structure sociale a su créer des échappatoires de tout genre puisque, inclinant à prendre la vie amoureuse pour un plaisir, il fallait bien qu’elle lui donne une forme frivole, ordinaire, dépourvue de risque et sûre, comme c’est le cas des divertissements publics. Nombreux sont ceux, en effet, les jeunes gens qui aiment de manière fausse, c’est-à-dire qui s’en tiennent au seul abandon et refusent la solitude »

« S’il nous était possible de voir au-delà des limites où s’étend notre savoir, et encore un peu plus loin au-delà des contreforts de nos intuitions, peut-être alors supporterions-nous nos tristesses avec plus de confiance que nos joies. »

« Ce n’est pas, en effet, la paresse seule qui est responsable du fait que les rapports humains se répètent sans innovation et de manière si indiciblement monotone ; c’est plutôt la crainte d’une quelconque expérience inédite et imprévisible qu’on s’imagine ne pas être de taille à éprouver. »

111 : « Nous n’avons aucune raison d’éprouver de la méfiance à l’égard de notre monde, car il n’est pas tourné contre nous. S’il recèle des peurs, ce sont nos peurs ; des abîmes, ils sont nôtres ; présente-t-il des dangers, nous devons tenter de les aimer. Et si seulement nous faisons en sorte que notre vie soit commandée par le principe qui nous enjoint de nous en tenir toujours à ce qui est difficile, ce qui nous semble encore être le plus étranger deviendra bientôt ce qui nous sera le plus familier et le plus cher. Comment pourrions-nous oublier ces vieux mythes qu’on trouve à l’origine de tous les peuples, les mythes où les dragons se transforment en princesse à l’instant crucial ; peut-être tous les dragons de notre vie sont-ils des princesses qui n’attendent que le moment de nous voir un jour beaux et courageux. Peut-être tout ce qui est effrayant est-il, au fond, ce qui est désemparé et qui requiert notre aide. »

« Pourquoi voudriez-vous exclure de votre vie une quelconque inquiétude, une quelconque souffrance, une quelconque mélancolie alors que vous ignorez pourtant ce que produisent en vous ces états ? Pourquoi vouloir vous persécuter avec la question de savoir d’où provient tout cela, où tout cela vous mène-t-il ? Puisque vous avez que vous êtes en pleine transition, et que vous ne désirez rien tant que vous transformer. Si quelque processus en vous est morbide, songez alors que la maladie est le moyen par lequel un organisme se débarrasse de ce qui lui est étranger ; il faut, dans ce cas, simplement l’aider à être malade, à faire en sorte que sa maladie se déclare et se développe tout à fait, car c’est ainsi qu’il progresse. […] soyez patient comme un malade, et confiant comme un convalescent, car peut-être êtes-vous l’un et l’autre. Et davantage : vous êtes aussi le médecin qui doit veiller sur lui-même. Or il y a, dans toute maladie, bien des jours où le médecin ne peut rien faire qu’attendre. Et voilà ce que, pour l’essentiel et dans la mesure où vous êtes votre propre médecin, vous devriez faire maintenant. Ne vous examinez pas trop. Ne tirez pas de trop hâtives conclusions de ce qui vous arrive ; laissez-le tout simplement se produire. Autrement, vous en viendrez trop facilement à jeter un regard plein de reproches (c’est-à-dire un regard moral) sur votre passé qui, naturellement, prend part à tout ce qui maintenant vous arrive. »

« Ne croyez pas que celui qui cherche à vous réconfortez vit sans difficulté parmi les mots simples et tranquilles qui, parfois, vous font du bien. Sa vie est pleine de peine et de tristesse, et reste très en deçà de la vôtre. S’il en était autrement, il n’eût jamais su trouver ces mots. »

« C’est toujours le même vœu, à savoir que vous parveniez à trouver en vous assez de patience pour le [ce qui vous oppresse] supporter, et assez de simplicité pour être en mesure de croire ; que vous puissiez acquérir toujours plus de confiance à l’égard de ce qui est difficile, comme à l’égard de votre solitude parmi les autres. Et, pour le reste, laissez votre vie se dérouler. Croyez-moi, la vie a raison, dans tous les cas. »

« Et en ce qui concerne les sentiments : sont purs tous les sentiments qui vous saisissent et vous élèvent ; impur le sentiment qui ne s’empare que d’un seul aspect de votre être et, ainsi, vous déchire. Tout ce que vous pouvez penser eu égard à votre enfance est bien. Tout ce qui fait de vous plus que ce que vous avez été jusque-là dans vos meilleurs moments est juste. Toute élévation est bonne lorsqu’elle parcourt tout votre sang, lorsqu’elle n’est point ivresse, lorsqu’elle n’est pas trouble mais joie de part en part transparent. »

121 : « Votre doute peut devenir une qualité profitable si vous l’éduquez. Il faut qu’il devienne savant, qu’il se mue en critique. Dès qu’il s’apprête à vous gâcher quelque chose, demandez pourquoi cette chose est laide ; exigez de lui des preuves, soumettez-le à examen, et vous le trouverez sans doute perplexe et embarrassé, peut-être s’insurgera-t-il aussi. Mais ne cédez pas, exigez qu’il fournisse ses raisons, et ne manquez pas d’agir en tout circonstance en faisant ainsi preuve de vigilance et de rigueur ; le jour viendra où, de destructeur il sera devenu l’un de vos meilleurs artisans – peut-être le plus malin de tous ceux qui construisent votre vie. »

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